{"id":226,"date":"2023-06-30T15:37:19","date_gmt":"2023-06-30T13:37:19","guid":{"rendered":"http:\/\/mine2rien.fr\/?page_id=226"},"modified":"2024-02-12T15:04:26","modified_gmt":"2024-02-12T14:04:26","slug":"le-parapluie","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/mine2rien.fr\/index.php\/le-parapluie\/","title":{"rendered":"Le parapluie"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-black-color has-text-color wp-block-paragraph\">C&rsquo;\u00e9tait un jour gris au col frileux. Un de ces jours de pluie malheureux. Les rues d\u00e9tremp\u00e9es et jonch\u00e9es de d\u00e9bris de verre, de tracts et d&rsquo;imprim\u00e9s artisanaux d\u00e9lav\u00e9s, de poubelles renvers\u00e9es et de d\u00e9tritus \u00e9pars, de galets lacrymog\u00e8nes et de chaussures solitaires \u00e9gar\u00e9es dans la cohue. La manifestation de la veille avait laiss\u00e9 derri\u00e8re elle le chaos d&rsquo;un champ de bataille. L\u00e0 des cadavres d&rsquo;automobiles calcin\u00e9es, l\u00e0 des vitrines de boutiques \u00e9ventr\u00e9es, ici des traces de sang sur le mur, l\u00e0 bas un squelette de barricades condamnant la rue Linang Fu. Les rares pi\u00e9tons dehors zigzaguaient en trottinant sous leurs parapluie. Personne ne s&rsquo;attardait sur les lieux et tous ne regardaient que le bout de leurs pieds comme s&rsquo;il fallait fermer les yeux sur les faits. Quelques voitures roulaient au pas entre les d\u00e9combres. Les habitants avaient re\u00e7u l&rsquo;ordre de rester chez eux devant la t\u00e9l\u00e9vision et d&rsquo;attendre de nouvelles instructions.\u00a0 Les agents de services avaient commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9blayer les voies de circulations mais le chantier \u00e9tait titanesque. L&rsquo;arm\u00e9e \u00e9tait attendu en renfort d&rsquo;ici demain mais pour l&rsquo;instant, ce n&rsquo;\u00e9tait que pluie de silence lavant les rues. Lima se rendait \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital pour avoir des nouvelles de sa s\u0153ur qui n&rsquo;\u00e9tait pas rentr\u00e9e hier. Prise dans un mouvement de foule sous la charge des policiers en armures, elle \u00e9tait tomb\u00e9e et s&rsquo;\u00e9tait faite pi\u00e9tiner. A terre, comme elle se d\u00e9battait dans la confusion de la charge, les policiers l&rsquo;avaient matraqu\u00e9e . Elle travaillait dans le Coffee shop \u00e0 l&rsquo;angle de la rue Wukin xi, l\u00e0 o\u00f9 un groupe de manifestants avaient tent\u00e9 de se r\u00e9fugier pour \u00e9chapper aux projectiles qui volaient dans tous les sens. Elle \u00e9tait barricad\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur avec les autres quand ils avaient forc\u00e9 l&rsquo;entr\u00e9e. Le Coffee shop q&rsquo;\u00e9tait fait avaler par le chaos de la rue en r\u00e9volution, l&rsquo;obligeant \u00e0 sortir pour fuir comme les autres. C&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 qu&rsquo;elle \u00e9tait tomb\u00e9e, l\u00e0 que les policiers l&rsquo;avaient matraqu\u00e9e comme les autres et laiss\u00e9e \u00e0 terre pour les ambulances de troisi\u00e8me ligne. Une chance qu&rsquo;elle en soit sortie vivante. Les m\u00e9dias actualisaient le d\u00e9compte depuis 24h. Pour l&rsquo;heure, 23 morts, 153 bless\u00e9s et 209 incarc\u00e9rations. Shinjee avait vraiment eu de la chance. Mais la plus grande peur de Lima pour Shinjee venait du risque d&rsquo;arrestation qu&rsquo;elle encourait pour r\u00e9bellion, ce qui pesait sur quiconque se trouvait dans la rue au moment de la charge des policiers. Ici, la justice est aveugle et pourtant, la s\u00e9curit\u00e9 veille en plan large sur chacun d&rsquo;entre nous de son \u0153il fixe \u00e0 l&rsquo;angle de chacune de nos rues. Les chemins sont quadrill\u00e9s, les sentiers battus, les voies trac\u00e9es. Il est d\u00e9conseill\u00e9 de faire un pas de c\u00f4t\u00e9, d&rsquo;\u00eatre exalt\u00e9 et curieux. Tout le monde le savait et marchait t\u00eate baiss\u00e9e, le nez dans le pav\u00e9.\u00a0 <br>Lima ressemblait \u00e0 une poup\u00e9e marionnette sous sont immense parapluie bleu ciel qui faisait d&rsquo;elle une bulle de soleil sur fond gris. Un pixel de paradis. Elle filait et se faufilait en claquant de flaque en flaque en direction de l&rsquo;h\u00f4pital. Il lui faudra 30 \u00e0 45mn de jogging de gazelle pour arriver devant le b\u00e2timent officiel et s&rsquo;enregistrer. Le hall de l&rsquo;accueil \u00e9tait large, haut et spacieux. Il r\u00e9sonnait comme un hall de gare. Pour acc\u00e9der aux visites, il \u00e9tait n\u00e9cessaire de passer par un vestiaire pour s&rsquo;\u00e9quiper de protections et d\u00e9poser ses affaires inutiles. Un agent v\u00e9rifiait votre sac et m\u00eame les fleurs. Lima n&rsquo;avait rien d&rsquo;autre que sa carte d&rsquo;acc\u00e8s dans les mains, rien dans les poches, juste un sac \u00e0 dos pour le repas et un thermos de th\u00e9. Tout \u00e0 coup et tout en marchant le long d&rsquo;un couloir immense, Lima s&rsquo;aper\u00e7ut qu&rsquo;il lui manquait son parapluie. Elle s&rsquo;arr\u00eata net et fit imm\u00e9diatement demi-tour. Il devait \u00eatre rest\u00e9 \u00e0 l&rsquo;accueil\u2026\u00a0 Ou peut-\u00eatre pos\u00e9 dans la salle d&rsquo;attente ? Lima n&rsquo;en \u00e9tait pas s\u00fbre. Elle l&rsquo;aimait beaucoup ce parapluie. Elle l&rsquo;avait choisi et personnalis\u00e9 elle m\u00eame. Elle trouvait \u00e7a tr\u00e8s beau d&rsquo;avoir un parapluie qui affiche grand soleil et ciel bleu justement parce qu&rsquo;il pleut et que le ciel est gris comme la cendre. Elle ne le trouva pas au bureau des enregistrements. Il n&rsquo;\u00e9tait pas non plus au vestiaire ni dans la salle d&rsquo;attente. Lima \u00e9prouva un profond regret \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;avoir perdu son joli parapluie. Elle l&rsquo;avait choisi grand et large pour pouvoir marcher \u00e0 deux bien \u00e0 l&rsquo;abri. Lima se r\u00e9signa \u00e0 reprendre sa visite. Traversa le long couloir pour acc\u00e9der aux assesseurs qui distribuaient les \u00e9tages.\u00a0Lima avan\u00e7ait dans les corridors en suivant la piste d&rsquo;un panneau \u00ab\u00a0hospitalisation courte\u00a0\u00bb. Elle \u00e9tait au deuxi\u00e8me niveau, marchait en direction des chambres, le nez dans les fen\u00eatres. Dehors tout \u00e9tait gris, vert d&rsquo;eau, sale. D\u00e9primant. Et tout \u00e0 coup, un parapluie bleu ciel du paradis traversa le jardin lat\u00e9ral par les all\u00e9es qui m\u00e8nent \u00e0 la sortie. Lima n&rsquo;en revenait pas. C&rsquo;\u00e9tait son parapluie qui partait au bras d&rsquo;un inconnu. \u00ab\u00a0Mon parapluie !\u00a0\u00bb S&rsquo;\u00e9touffa Lima. Mais il\u00a0 \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 loin. Impossible de lui courir apr\u00e8s. Impossible d&rsquo;appeler ou d&rsquo;interpeller quelqu&rsquo;un. Impossible, comme une fatalit\u00e9. Son parapluie avait disparu au coin de la rue.<br>Toute l&rsquo;aile du b\u00e2timent se dispersait en une multitude de couloirs et des sections de chambres num\u00e9rot\u00e9es \u00e0 la centaine. Shinjee \u00e9tait dans une chambre de six lits avec cloisons de rideaux bleus, murs blancs et combinaisons roses. L&rsquo;intimit\u00e9 \u00e9tait tr\u00e8s limit\u00e9e. Elle le savait. Mais quel soulagement de la voir et de pouvoir lui parler. Elle posa leur petit pique-nique sur la desserte et voulu\u00a0 l&rsquo;aider \u00e0 s&rsquo;asseoir. Elle avait le visage rouge et tum\u00e9fi\u00e9, un bandage sur le nez et des tuyaux d&rsquo;assistance respiratoire.\u00a0 Le torse comprim\u00e9 dans un corset d&rsquo;\u00e9poxy. Shinjee \u00e9tait vraiment en tr\u00e8s sale \u00e9tat. Lima l&#8217;embrassa sur le front et redressa \u00e0 peine le dossier. Elle savait que le repas resterait l\u00e0, intact et froid. Shinjee \u00e9tait encore tr\u00e8s faible et sous calmant. Elle ouvrait p\u00e9niblement l&rsquo;\u0153il qu&rsquo;il lui restait sans bandages mais ne pouvait pas articuler grand chose. Lima lui pris la main et la serra sur son c\u0153ur. \u00ab\u00a0Ne t&rsquo;inqui\u00e8tes pas. Tu as juste besoin de te reposer. Il faut attendre\u2026 Je viendrai tous les jours. C&rsquo;est pas si loin tu sais.\u00a0\u00bb Lui dit-elle. Il n&rsquo;\u00e9tait de toutes fa\u00e7ons pas encore temps de parler d&rsquo;autre chose. Cette 1ere visite fut tr\u00e8s br\u00e8ve. Shinjee \u00e9tait vraiment tr\u00e8s fatigu\u00e9e et Lima \u00e9tait boulevers\u00e9e. <br>En repartant, elle pleurait silencieusement. Sans parapluie, sans capuchon, sans entrain. Elle mis 2h pour rentrer en marchant sous la pluie. Elle \u00e9tait tremp\u00e9e comme une soupe quant elle poussa la porte de son appartement. Elle se changea et se posa sur son lit. Elle ouvrit les applications de l&rsquo;actualit\u00e9 pour essayer de savoir ce que disaient les m\u00e9dias. Officiellement, il ne se passait rien de tr\u00e8s grave. Rien qui ne soit pas sous contr\u00f4le. L&rsquo;arm\u00e9e d\u00e9blayait les rues et les offices. Les lignes de bus et les stations de m\u00e9tro seraient toutes op\u00e9rationnelles d&rsquo;ici demain matin et tous les moyens \u00e9taient mis en \u0153uvre pour un retour \u00e0 la normale sans d\u00e9lai. Et sur le mur cribl\u00e9 d&rsquo;impacts et t\u00e2ch\u00e9 de sang, un vandale contestataire graffait \u00e0 la bombe rouge,\u00a0 \u00ab\u00a0pas de retour \u00e0 l&rsquo;anormal !\u00a0\u00bb\u00a0<br>Pour l&rsquo;heure, officiellement, les activistes \u00e9taient arr\u00eat\u00e9s et l&rsquo;insurrection mat\u00e9e.\u00a0Le mot r\u00e9volution \u00e9tait totalement absent des analyses. C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 se demander si le mot m\u00eame repr\u00e9sentait un danger ou une menace. Pourtant les journalistes ind\u00e9pendants titrait \u00ab\u00a0La r\u00e9volution des parapluies\u00a0\u00bb. A l&rsquo;\u00e9tranger, on trouvait \u00e7a joli et presque romantique. Mais ici, c&rsquo;\u00e9tait la saison de la mousson, personne ne sortait sans bottes ni parapluie. La contestation \u00e9tudiante avait rapidement pris de d&rsquo;ampleur sur les r\u00e9seaux et \u00e9tait rapidement pass\u00e9e de la manifestation au soul\u00e8vement pour finir en r\u00e9volution. R\u00e9volution qui n&rsquo;avait rien de franchement tr\u00e8s romantique. On arr\u00eatait des \u00e9tudiants et des journalistes par dizaine depuis plus d&rsquo;un mois. Certains militants avaient d\u00fb fuir leurs domiciles et trouver refuge dans les r\u00e9seaux souterrains de la ville. Les autorit\u00e9s les traquaient sans rel\u00e2che en utilisant tous les moyens \u00e0 leur disposition. T\u00e9l\u00e9phone, vid\u00e9o surveillance, cartes \u00e9lectroniques CB, bus, carte d&rsquo;\u00e9tudiant. Il \u00e9tait tr\u00e8s difficile de passer dans les mailles du filet. Pourtant, c&rsquo;\u00e9tait belle et bien la mousson qui avait permis l&rsquo;\u00e9mergence et l&rsquo;organisation d&rsquo;une r\u00e9sistance. Les parapluies \u00e9taient devenus des accessoires de camouflage qui leur permettaient de se soustraire \u00e0 toutes les cam\u00e9ras de vid\u00e9o surveillance. La mousson \u00e9tait la saison propice pour une r\u00e9volution. On pouvait circuler librement, se rencontrer et \u00e9changer sans risquer une descente de police. La pluie lavait les rebelles de tous soup\u00e7ons.\u00a0<br>Lima vivait seule avec sa s\u0153ur dans un minuscule studio. Une chambre avec plaques \u00e9lectriques, deux futons roul\u00e9s et d\u00e9roul\u00e9s tous les jours et sanitaire collectif au bout du couloir. Shinjee travaillait au Coffee shop la journ\u00e9e et suivait des cours du soir pour devenir infirmi\u00e8re. Lima \u00e9tait dans sa deuxi\u00e8me ann\u00e9e de droit \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 tout en faisant des m\u00e9nages chez des particuliers. Leurs parents vivaient en province, \u00e0 huit heures de la grande m\u00e9tropole. Ils travaillent dur pour leur verser une pension qui suffisait juste \u00e0 payer le loyer, mais ils \u00e9taient fier de pouvoir leurs permettre d&rsquo;\u00e9tudier pour qu&rsquo;elles puissent avoir une meilleure situation que la leur. Des Lima et des Shinjee, il y en avait des milliers qui se serraient la ceinture sur les bancs de toutes les facult\u00e9s de la ville. Mais depuis la pand\u00e9mie, les confinements successifs et surtout la surveillance institutionnalis\u00e9e de la population asservie de sanctions sociale au moindre \u00e9cart, la jeunesse avait perdu ses r\u00eaves et ses illusions d&rsquo;avenir. Pour la plupart, l&rsquo;enfermement, les restrictions, les sanctions et\u00a0les p\u00e9nuries alimentaires, les laissaient seuls et d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s derri\u00e8re leur \u00e9cran de t\u00e9l\u00e9phone. Les maladies d\u00e9pressives et les suicides \u00e9taient en augmentation de 20% ces deux derni\u00e8res ann\u00e9es. Une bo\u00eete de tranquillisant et des somnif\u00e8res avaient \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9s dans les colis alimentaires distribu\u00e9s par le gouvernement pour que la population puisse prendre son mal en patience. Mais la patience a des limites.<br>Depuis dix jours, Lima rendait visite \u00e0 sa s\u0153ur chaque apr\u00e8s midi. Par deux fois, elle avait aper\u00e7u passer au loin son parapluie au bras d&rsquo;un inconnu qu&rsquo;elle avait pu identifier comme \u00e9tant un homme d&rsquo;apparence plut\u00f4t jeune. Il devait lui aussi rendre visite \u00e0 quelqu&rsquo;un. Elle nota que les heures correspondaient \u00e0 celles des visites et qu&rsquo;il empruntait toujours la sortie ouest. Elle d\u00e9cida d&rsquo;essayer de l&rsquo;attendre \u00e0 sa prochaine visite pour lui demander de bien vouloir lui rendre son parapluie. Shinjee allait beaucoup mieux. Son visage avait d\u00e9gonfl\u00e9 et on lui avait enlev\u00e9 son assistance respiratoire. Les radiographies du thorax avaient r\u00e9v\u00e9l\u00e9 plusieurs fractures des c\u00f4t\u00e9s et le pronostic de r\u00e9mission port\u00e9 \u00e0 plusieurs mois. Les frais d&rsquo;hospitalisation allaient achever de ruiner leurs parents. Il \u00e9tait n\u00e9cessaire d&rsquo;envisager une convalescence \u00e0 domicile au plus vite. Mais c&rsquo;\u00e9tait encore trop pr\u00e9matur\u00e9. En attendant, Lima avait repris la place de serveuse de sa s\u0153ur au Coffee shop qui avait r\u00e9ouvert depuis une semaine et elle encha\u00eenait les m\u00e9nages le reste du temps. Elle \u00e9tudiait tard le soir et suivait quelques cours en ligne pour ne pas perdre pied et maintenir ses pr\u00e9tentions au dipl\u00f4me. Les journ\u00e9es \u00e9taient longues et difficiles. Elle se privait de tout superflus et m\u00eame de quelques essentiels. Plus de gel douche ni de shampoing, juste une savonnette, plus de viande ni de poisson, juste des \u0153ufs, du riz et quelques l\u00e9gumes pour agr\u00e9menter le colis alimentaire distribu\u00e9 gracieusement chaque semaine. Du th\u00e9 et du sucre, voil\u00e0 quel \u00e9tait son r\u00e9gime quotidien. Chaque semaine, il fallait payer les soins de sa s\u0153ur. Pour sortir, m\u00eame avec un fauteuil roulant, il fallait qu&rsquo;elle puisse se tenir debout. Lima ne pouvait pas envisager les soins \u00e0 domicile. Leur logement ne s&rsquo;y pr\u00eatait pas. Elle trouverait bien de l&rsquo;aide pour monter Shinjee par l&rsquo;escalier jusqu&rsquo;au 4eme.\u00a0 Pour le reste, elle se d\u00e9brouillerait.<br>Ce jour l\u00e0, Lima avait vu arriver son parapluie par les fen\u00eatres du deuxi\u00e8me \u00e9tage du service long s\u00e9jours o\u00f9 avait \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 Shinjee. Elle expliqua les fait \u00e0 sa s\u0153ur et d\u00e9cida de descendre pour attendre son voleur de parapluie. Elle se posta dans le corridor de la sortie ouest et attendit. Au bout d&rsquo;une heure, peut-\u00eatre plus, un jeune homme aux pas press\u00e9s et au visage grave et cern\u00e9 apparu avec le parapluie de Lima pli\u00e9 sous son bras. Elle bondit de son si\u00e8ge et interpella l&rsquo;inconnu. Il s&rsquo;arr\u00eata net et la d\u00e9visagea en fron\u00e7ant les sourcils. <br>\u00ab\u00a0Monsieur, je m&rsquo;appelle Lima et se parapluie m&rsquo;appartient. C&rsquo;est \u00e9crit sur la poign\u00e9e.\u00a0\u00bb\u00a0<br>Il resta fig\u00e9 et silencieux, tourna la poign\u00e9e vers lui et lu l&rsquo;inscription qui \u00e9tait grav\u00e9. Il poussa un grand soupir qui semblait \u00eatre autant de lassitude que d&rsquo;agacement et entreprit de formuler une explication. \u00ab\u00a0Oui&#8230; Je suis d\u00e9sol\u00e9, sinc\u00e8rement, il \u00e9tait pos\u00e9 tout seul\u2026\u00a0 Et, j&rsquo;avais besoin d&rsquo;un parapluie.\u00a0\u00bb\u00a0<br>\u00ab\u00a0Vous m&rsquo;\u00e9tonnez ! Tout le monde a besoin d&rsquo;un parapluie en cette saison ! Il ne vous ai pas venu \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que quelqu&rsquo;un allait se retrouver sous la pluie ?!\u00a0\u00bb\u00a0<br>\u00ab\u00a0C&rsquo;est a dire que\u2026 J&rsquo;avais pos\u00e9 le mien en \u00e9change justement.\u00a0\u00bb<br>\u00ab\u00a0En \u00e9change ? Mais si vous aviez un parapluie, pourquoi prendre le mien ?\u00a0\u00bb<br>Il semblait tr\u00e8s embarrass\u00e9 mais ne donnait pas l&rsquo;impression de regretter son geste ni d&rsquo;avoir l&rsquo;intention de rendre le parapluie \u00e0 sa propri\u00e9taire. Lima restait polie et fermement d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 reprendre ce qui lui appartenait. Une horrible grimace de mauvaise fois tordait le visage du jeune homme. Il commen\u00e7a \u00e0 avancer vers la sortie et proposa de la raccompagner chez elle pour pouvoir profiter du parapluie au moins jusque l\u00e0. Cette id\u00e9e \u00e9tonna Lima.\u00a0<br>\u00ab\u00a0J&rsquo;ai besoin de ce parapluie pour sortir d&rsquo;ici et traverser la ville. Je vous promets de vous le rendre une fois arriv\u00e9.\u00a0\u00bb Lima ne savait pas quoi r\u00e9pondre ni comment interpr\u00e9ter ces paroles. Il y avait chez ce gar\u00e7on un m\u00e9lange d&#8217;empressement et de g\u00eane, de fatigue et d&rsquo;audace. <br>\u00ab\u00a0N&rsquo;ayez craintes. Je vous assure que je suis sinc\u00e8rement d\u00e9sol\u00e9 et que je vous rendrai le parapluie. Mais ne me laissez pas \u00e0 d\u00e9couvert ici, s&rsquo;il vous pla\u00eet.\u00a0\u00bb <br>Sa voix \u00e9tait vraiment suppliante. Lima acquies\u00e7a et ils sortirent ensemble de l&rsquo;h\u00f4pital. Bien-s\u00fbr, il pleuvait des cordes et le bruit de l&rsquo;eau qui frappait la toile tendue au-dessus de leurs t\u00eates \u00e9tait assourdissant. Ils marchaient vites et respiraient fort. C&rsquo;est lui qui tenait le parapluie et qui donnait le pas. Ils zigzaguaient par les ruelles sans prononcer un mot. Le retour fut plus rapide que d&rsquo;habitude pour Lima. Pourtant, elle avait l&rsquo;impression qu&rsquo;ils avaient pris un trajet plus long. Arriv\u00e9s au pied de son immeuble, il resta plant\u00e9 un peu b\u00eatement comme s&rsquo;il ne savait pas o\u00f9 aller. Lima lui pris le parapluie des mains sans qu&rsquo;il bougea.\u00a0<br>\u00ab\u00a0Je vous remercie\u2026 Vous semblez un peu triste et fatigu\u00e9. Vous avez quelqu&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital vous aussi ?\u00a0\u00bb<br>Il r\u00e9pondit \u00ab\u00a0Oui, mon fr\u00e8re\u2026 Il est tomb\u00e9 pendant les \u00e9meutes. Il s&rsquo;est fait matraquer.\u00a0\u00bb <br>Il \u00e9tait \u00e9tudiant lui aussi, vivait dans une piaule avec son fr\u00e8re, lui aussi. Alors Lima eu une vague chaude de compassion pour cet inconnu et lui proposa de monter se r\u00e9chauffer avec un th\u00e9, ce qu&rsquo;il accepta sans h\u00e9sitation.\u00a0<br>Il s&rsquo;appelait Yansu. Il faisait partie des opposants en r\u00e9bellion contre le gouvernement. Il avait \u00e9tait oblig\u00e9 de d\u00e9serter son appartement pour vivre clandestinement et \u00e9viter les rafles. Chaque visite \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital \u00e9tait pour lui un risque majeur d&rsquo;arrestation. Il vivait dans la crainte d&rsquo;\u00eatre arr\u00eat\u00e9 par la police. Il expliqua tr\u00e8s calmement \u00e0 Lima les raisons qui l&rsquo;avaient pouss\u00e9 \u00e0 prendre son parapluie. Lima\u00a0 savait tr\u00e8s bien les risques que ce gar\u00e7on prenait pour se rendre \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital. Changer r\u00e9guli\u00e8rement de parapluie permettait de brouiller les pistes. Il en avait toute une panoplie cach\u00e9e dans des points strat\u00e9giques pour pouvoir se d\u00e9placer \u00e0 la surface en toute discr\u00e9tion. Le reste du temps, il le passait dans des caves, des sous-sols et m\u00eame parfois les \u00e9gouts. C&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 seule fa\u00e7on de se d\u00e9placer en \u00e9chappant \u00e0 la police et \u00e0 ses yeux artificiels. Mais les \u00e9gouts n&rsquo;\u00e9tait pas s\u00fbr. On pouvait y faire toutes sortes de mauvaises rencontres. Il fallait rester en groupe et savoir se d\u00e9fendre ou bien passer quelques alliances avec quelques clans. Tout un monde sous le monde, avec ses chefs, ses lois, ses territoires. Yansu semblait d\u00e9sabus\u00e9 et tr\u00e8s fatigu\u00e9. Sans doute n&rsquo;avait-il pas de quoi se nourrir correctement. Mais il racontait tout cela sans la moindre \u00e9motion et sans se plaindre. Il n&rsquo;\u00e9tait pas rentr\u00e9 chez lui depuis des mois. Il n&rsquo;osait pas. Sa peur \u00e9tait tout \u00e0 fait l\u00e9gitime. Des gens disparaissaient litt\u00e9ralement du jour au lendemain. Des rumeurs circulaient, toutes plus effrayantes les unes que les autres. Sous le couvert de la pand\u00e9mie et du confinements, il \u00e9tait assez facile de se d\u00e9barrasser des perturbateurs, d&#8217;emprisonner et d&rsquo;ex\u00e9cuter tout dissident. Lima commen\u00e7ait \u00e0 avoir du mal \u00e0 cacher son malaise. Elle avait lu, elle aussi, les articles de presse avant qu&rsquo;ils ne soient censur\u00e9s par le gouvernement et retir\u00e9s des r\u00e9seaux. Elle savait bien tout ce qui faisait scandale et pol\u00e9mique. Yansu devenait un t\u00e9moignage direct de ce qu&rsquo;elle ne pouvait pas voir, ni m\u00eame imaginer. Il parla longtemps mais lentement et calmement. Lima l&rsquo;\u00e9coutait sans trop poser de question. Elle sentait que Yansu avait besoin de vider un trop plein de lassitude. Depuis quand n&rsquo;avait-il pas dormi sereinement, dans un lit propre ? On voyait qu&rsquo;il \u00e9tait \u00e9puis\u00e9 tant physiquement que moralement. Et puis Yansu cessa de parler et un grand silence emplit la chambre. L&rsquo;averse s&rsquo;octroyait une tr\u00eave. Tout deux rest\u00e8rent ainsi, la t\u00eate baiss\u00e9e et les mains serr\u00e9es sur leur bol de th\u00e9 noir comme dans un recueillement profond. Le temps semblait s&rsquo;\u00eatre arr\u00eat\u00e9. Yansu poussa un grand soupir et la remercia pour son hospitalit\u00e9. Il finit son th\u00e9 et se leva pour partir. Debout, le regard droit sur la cit\u00e9 qui s&rsquo;\u00e9talait sous la fen\u00eatre, il r\u00e9fl\u00e9chissait d\u00e9j\u00e0 au chemin qu&rsquo;il allait prendre pour rejoindre son QG, quelque part dans l&rsquo;ombre. Lima le regarda avec \u00e9motion. Elle comprenait sa situation et tout ce qui le pr\u00e9occupait. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas le bon moment pour partir sans parapluie. Alors elle se leva et lui dit qu&rsquo;il pouvait rester. Elle proposa de pr\u00e9parer un repas qu&rsquo;ils partageraient en attendant que la pluie revienne. Ils mang\u00e8rent sans plus parler d&rsquo;autre chose que de Lima et de ses \u00e9tudes. Il montra beaucoup d&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce qu&rsquo;elle lui racontait de sa vie de jeune fille volontaire et pleine d&rsquo;ambition. Comme si le monde ext\u00e9rieur n&rsquo;\u00e9tait plus ce qu&rsquo;il \u00e9tait, comme si leurs r\u00eaves avaient encore un avenir. Cela leur redonna le sourire. Un sourire timide et fragile, mais une lueur d&rsquo;espoir quand m\u00eame. La nuit s&rsquo;annon\u00e7ait sur les toits de la ville. C&rsquo;\u00e9tait le bon moment pour prendre cong\u00e9.\u00a0 Il fallait rentrer avant l&rsquo;heure du couvre-feu. Lima sentit son c\u0153ur se serrer \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de le voir partir ainsi, alors qu&rsquo;ils venaient tout juste de se lier d&rsquo;amiti\u00e9. Elle lui tendit son parapluie et lui dit de faire attention \u00e0 lui.\u00a0<br>\u00ab\u00a0Tu n&rsquo;as qu&rsquo;\u00e0 passer me chercher demain pour aller \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital ensemble\u2026\u00a0\u00bb<br>Ses convenances l&rsquo;obligeait \u00e0 refuser son offre, mais les n\u00e9cessit\u00e9s lui imposaient un compromis. Elle ne pouvait pas le laisser sans parapluie. Peut-\u00eatre avait-elle aussi envie de le revoir. En tout cas, le pr\u00e9texte \u00e9tait honorable. Il accepta et repartit avec le parapluie bleu ciel de Lima et un sourire tendre que ses l\u00e8vres avaient presque oubli\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;\u00e9tait un jour gris au col frileux. Un de ces jours de pluie malheureux. Les rues d\u00e9tremp\u00e9es et jonch\u00e9es de d\u00e9bris de verre, de tracts et d&rsquo;imprim\u00e9s artisanaux d\u00e9lav\u00e9s, de poubelles renvers\u00e9es et de d\u00e9tritus \u00e9pars, de galets lacrymog\u00e8nes et de chaussures solitaires \u00e9gar\u00e9es dans la cohue. 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