Nouvelle — De la matière du monde

La chaise

Comme beaucoup d'enfants ayant grandi sans pouvoir s'identifier ou sans pouvoir assumer un modèle familial chaotique, j'ai très tôt eu besoin de choisir mes modèles. Des gens, des choses, qui nous semblent cohérentes. On croit être libre de tout choisir. On croit même être plus libre que les autres sous prétexte qu'on s'est retrouvé livré à soi-même très jeune et même que la Liberté, c'est un truc qu'on a compris bien plus tard.

Moi, j'avais un modèle de couple, un vieux modèle mais toujours amoureux. Ils avaient cette lumière autour d'eux. On voyait qu'ils étaient conscients, complices et qu'ils se respectaient. Je n'étais qu'une gamine de 12 ans mais je les admirais. Ils habitaient une grande maison cossue sur les hauteurs du village. Un bâti en calcaire massif et pierre de taille avec une arrière cours transformée en jardin où chantait jour après jour le gazouillis d'une fontaine.

C'était une ancienne caserne de gendarmerie qu'ils avaient achetée dans les années 80 et qu'ils avaient entièrement restaurée. Je ne sais plus vraiment les liens qu'ils avaient avec mes grands parents, mais j'aimais m'arrêter de temps en temps avec un bouquet de fleurs des champs et jouer aux Dames avec lui pendant qu'elle me servait un lait avec des gâteaux. Il faisait toujours bon chez eux. Tout avait sa place harmonieuse dans l'espace.

Si je me souviens, la porte d'entrée donnait sur un magnifique escalier en fer forgé et bois de noyer qui montait distribuer les chambres. À gauche, il y avait la salle à manger et la grande cuisine au fond, avec un passage sous l'escalier pour rejoindre directement le salon bibliothèque à droite de l'entrée. Tout le rez-de-chaussée circulait autour de l'escalier.

Ce qu'elle avait plaisir d'appeler « le petit salon » me semblait immense. Des meubles d'ébénisterie finement travaillés, toute une collection de banquettes, de fauteuils et de sièges habillés de tissus précieux, de brocard, de velours pastels, de soie sauvage et de lin, des tapis, des coussins. Tout était douillet et arrangé avec goût et précision. Et puis, il y avait la grande bibliothèque qui meublait tout le fond de la pièce et où j'empruntais souvent des livres.

J'avais l'habitude de m'asseoir sur un petit siège très bas qui servait de repose-pieds à un gros fauteuil crapaud en brocard de Venise. Il était comme fait pour un enfant et dans mes yeux, ce petit siège n'était là que pour moi puisqu'ils n'avaient jamais eu la chance de pouvoir en avoir. Elle s'appelait Charlène et lui Jean.

Ils semblaient ne jamais avoir rien fait d'autre que de lire et de s'aimer dans ce petit salon 19ème. Parce que ma mère rabâchait tous les jours que les gosses sont la ruine de la maison, je pensais en toute logique qu'ils avaient une belle situation parce qu'ils n'avaient pas eu d'enfants. C'était naïf mais peut-être pas faux.

En tout cas, ils appréciaient ma présence et se réjouissaient d'avoir leurs neveux et nièces pour les vacances. Ainsi, je passais des journées entières à jouer avec eux en me sentant comme l'une des leurs. Je m'ennuyais tellement tout le reste de l'année.

Impossible d'inviter des amies chez moi. Mes parents passaient leur temps à s'engueuler et à m'aboyer dessus comme un chien. Et encore, même le chien prenait moins de coup que moi. Mon refuge, c'était les livres et chez nous, il n'y en avait pas.

Chez Charlène et Jean, tout était si différent. Ils souriaient beaucoup, se parlaient tendrement et laissaient toujours traîner une caresse sous leurs mains. C'était émouvant de les voir. J'aurais voulu qu'ils soient mes parents. J'aurais mieux grandi. Disons que j'aurais eu moins de bleus à l'âme.

C'est étrange la vie. On se retourne dessus et on ne voit pas le plus important. Je suis partie depuis longtemps et je ne suis revenue sur mes pas qu'une seule fois et sans prévenir personne. J'ai garé la voiture sur la micro place de l'église. Tout nous semble tellement grand quand on est petit. Même l'église est minuscule aujourd'hui.

Les cloches sonnent. Une foule en sort vêtue de noir. Quelqu'un s'en est allé. Je reste sur le bord du chemin et suis des yeux le cortège qui s'organise. Je ne reconnais personne. C'est étrange. Est-ce qu'on a tous tellement changé ?

Je commence à distinguer quelques visages familiers. Mes yeux s'habituent à cette austère obscurité et tout devient plus clair. On me salue discrètement du menton. Apparemment, on m'a reconnu. Ma mère s'approche, elle m'annonce que c'est Charlène qu'on porte au cimetière rejoindre Jean décédé trois mois plus tôt.

Elle est vieille ma mère. Ça me fait comme un choc. Toutes ses rides sont sévères et tristes. Ça lui va plutôt bien pour un jour comme aujourd'hui. Mon père est gros et rouge. Il marche comme un pingouin obèse dans un costume trop juste à tous les niveaux. Ils pourraient être heureux de me voir, mais ils ne s'exprimeront qu'avec des reproches sur ma longue absence et mon silence. Je vis seule, je n'ai pas d'enfant et je voyage beaucoup. C'est mon excuse.

Quel hasard a voulu que je revienne en ce jour gris où on enterre les amoureux pour qui j'ai toujours eu une sincère admiration. Je revois le visage de Charlène souriant de toutes ses rides et déposant un baiser sur la tempe de Jean qui lisait le journal à voix haute pour elle qui n'y voyait plus assez. Je revois la main de Jean sur ses épaules, ses hanches quand elle cuisinait et leurs rires. Ils étaient beaux. Ils transpiraient l'amour et ça sentait bon tout autour d'eux.

Devant la gueule ouverte du caveau en marbre rose, je parviens à identifier Joseph grâce à son grain de beauté sur le nez. Je trouvais ça si mignon. J'en déduis qu'il est au côté de Céline, Marie et Vincent. Je n'ai jamais été très physionomiste. C'est un peu gênant. Mais en les observant, je parviens à les reconnaître tout à fait.

La maison est restée exactement comme dans mes souvenirs. C'est une sensation étrange de retour sur soi qui s'opère. Comme les choses immobiles révèlent le mouvement, je ressens toute ma vie me sortir des yeux à travers ce décors fixé comme dans l'éternité.

C'est Vincent qui m'accueille et me sert un verre de vin. Joseph nous rejoint et ce sont des retrouvailles timides, peut-être émues. Nous discutons de nos situations. C'est d'usage. Joseph est célibataire comme moi. Marie a déjà deux petites filles magnifiques. Céline est fiancée à un grand brun aux yeux noirs et Vincent va être papa dans 3 mois. Et moi ? Rien. Joseph sourit.

« Tout le monde n'a pas la chance de trouver le bonheur comme Charlène et Jean. »

« Oui, ils avaient placé la barre très haut. En tout cas pour moi, ils incarnaient vraiment l'amour. Le vrai. Je les trouvais tellement beaux. »

On nous laisse seuls comme si nos propos devenaient dérangeants. Joseph poursuit en m'invitant à m'asseoir au petit salon.

« C'est vrai, jamais un mot plus haut que l'autre, jamais une dispute ou une bouderie. Ils s'aimaient d'une façon qui m'était très mystérieuse. Le gosse que j'étais les soupçonnait d'avoir le secret du bonheur. » Finit-il par avouer en riant.

Surprise par sa gaieté soudaine en ce sinistre moment, je lui réponds à mi-voix que moi aussi. Sa main se met à caresser l'accoudoir du fauteuil crapaud en soie de Venise dans lequel il s'était assis et restait songeur avec un sourire tendre posé sur les lèvres. Il est dans l'émotion d'un souvenir. Je l'observe un instant.

« Je reste encore convaincu aujourd'hui qu'ils avaient un secret. »

Sans relever les yeux, il me répond d'une voix neutre. « Oui… ils avaient un secret… »

Et ses souvenirs l'absorbent tout à fait. Il sourit toujours. Je suis suspendue à ses lèvres. J'espère une confidence, la révélation d'un secret merveilleux.

« Excuse-moi. C'est étrange de repenser à eux en étant ici. »

« Tu connais leur secret ? »

Il rit encore et s'excuse à nouveau. Je le vois embarrassé, mettre ses deux mains bien à plat sur les accoudoirs comme prêt à se lever pour prendre congé. Mais il n'en est pas question. Il en a trop dit ou pas assez. Je veux savoir moi aussi. Ses yeux bleus plongent dans les miens. Il rougit d'une gêne qui échappe à ma compréhension et pousse un long soupir en secouant la tête.

« C'est très délicat de parler de tout ça. Peut-être même un peu indélicat. Je me suis laissé envahir par tous les souvenirs qui traînent ici. »

J'insiste. « Si tu as percé leur secret, je veux savoir ! S'il-te-plaît Joseph. »

« Ok ok, mais pas maintenant… Pas comme ça… C'est… Trop… Comment dire. Tu restes quelques jours ? »

Je n'avais rien prévu de tel. Je n'avais pas spécialement envie de passer du temps ici, chez mes parents. Mais je ne pouvais pas dire non. Je ne pouvais pas laisser passer cette occasion d'élucider le plus beau mystère de mon enfance.

« Oui… Je vais rester un peu. »

« Alors, repasse me voir demain quand tout le monde sera parti. Moi je reste quelques jours. On sera plus tranquille. Un secret, c'est quelque chose de sérieux. Ça ne se dévoile pas à la légère. Tu n'as qu'à venir dîner demain soir, ça sera une occasion de discuter un peu plus. »

J'ai pris congé et je suis retournée à ma voiture rongée de curiosité et d'impatience. Le mystérieux sourire de Joseph m'obsédait. Quel pouvait bien être le secret de mes deux amoureux chéris ?

La soirée fut longue. Un repas ponctué de questions-réponses entre deux flash infos, le volume de la télévision beaucoup trop fort et un vieux nouveau chien la tête posée sur les genoux. Je les observe entre deux bouchées. Ils sont là mais semblent complètement absents. Ils me posent des questions mais ne me regardent jamais dans les yeux et tournent la tête vers l'écran quand je leur réponds.

Le lendemain soir, je suis toute impatiente et prête depuis plus d'une heure quand je sonne chez Charlène et Jean. Joseph m'accueille avec un sourire merveilleux. Il a les traits tirés par une nuit trop courte et ne s'en cache pas. Il ne s'est pas rasé et porte un jean bleu avec une chemisette blanche col ouvert.

Il nous a préparé des toasts au foie gras, une chiffonnade de jambon cru, des boules de melon, une salade aux noix qui attend son cabécou fondu au miel et des pommes de terres sarladaises. Tout ce qu'il adorait manger ici chez sa tantine chérie.

« Je nous ai aussi trouvé un très bon vin dans la cave. Jean avait une jolie collection. »

Il parla lentement et cherche ses mots — ou peut-être ceux de Jean.

« Il faut beaucoup d'amour pour faire un bon vin… Beaucoup de chance et d'heureuses circonstances d'abord. Le terroir, la météo, le cépage… Ce sont déjà des conditions favorables très aléatoires. Puis l'amour d'un vigneron passionné et patient. Le vin c'est l'amour ! D'une robe, d'un parfum, d'un caractère et quelques larmes… C'est ainsi qu'il me parlait, Jean. »

Quand Jean a rencontré Charlène, c'était en cachette. À cette époque, fréquenter quelqu'un c'était du sérieux. Les filles ne devaient pas se donner au premier venu. Puis un soir au bal. Ils ont bu du vin et dansé jusqu'à tard. Et puis, sous un porche, ils se sont embrasés — pas simplement embrassés. Ils se sont embrasés.

Et Joseph révèle le secret : Charlène et Jean avaient cultivé l'art de s'aimer, en étant des partenaires, des amants complices. Tout le mobilier de la maison — chaque chaise, chaque fauteuil, chaque siège — avait été choisi avec soin pour prolonger ce jeu entre eux, depuis leur premier soir.

Je sens un début d'ivresse me griser. Je les revois si beaux dans mes yeux de gamine ignorante. C'était tout simplement ça leur secret. Jouer à s'aimer.

« Ils s'aimaient et ils aimaient jouer à s'aimer encore et encore en trouvant une nouvelle chaise innocente, un petit siège espiègle, un fauteuil profond. Les années n'avaient pas d'emprise sur eux. Magique ce couple ! »

La chaleur, l'émotion, le vin aussi… Je ne tiens plus en place. J'ai envie de faire le tour de toute la maison. Partout où se posent mes yeux, j'imagine une scène. Je ne peux plus regarder Joseph. Il sait ce que ce lieu a de magique quand on en connaît le secret.

Là je retrouve le petit repose-pieds qui ressemble à une chaise d'enfant. C'est une mini chaise au dossier matelassé et à l'assise rebondie, habillée d'un brocard bleu ciel aux motifs floraux blanc et argent de toute beauté.

« C'est drôle, cette mini chaise a toujours eu quelque chose de mystérieux pour moi. C'est là que j'aimais m'asseoir pour lire. »

« Et j'imagine que maintenant tu te demandes à quel jeu elle pouvait leur servir. »

La tête me tourne un peu. Je lui fais face et le regarde droit dans les yeux sans rougir et sans faiblir. D'un haussement de sourcils, il est surpris mais semble ravi.

« C'est un très joli secret que tu partages avec moi et je t'en remercie beaucoup. Vraiment. »

« Je pense que tu étais la bonne personne pour savoir l'apprécier avec respect et subtilité. Je suis très heureux d'avoir pu te raconter toute cette histoire. Étrangement, je me sens moins seul maintenant que tu es dans la confidence. Personne d'autre ne sait ce que nous savons. »

On a posé nos verres… Le vin fut exquis. L'amour aussi.

Quelques jours plus tard, je recevais un colis à mon nom contenant une chaise. Une toute petite chaise et une carte.

« Tu es partie trop vite. Je n'ai pas eu le temps de te dire à quel point tu m'as rendu heureux. Cette nuit passée ensemble à partager un secret et à érotiser tout le mobilier de la maison reste pour moi le plus beau moment de ma vie. J'espère que c'est réciproque et que nous pourrons nous revoir. J'ai pu sauver quelques jolies chaises de la dispersion familiale. Beaucoup ont été vendues. Les miennes prennent leurs place chez moi et j'ai bien sûr pensé très fort à toi, à nous et à notre secret. Je t'offre celle là en souvenir. Tu étais si belle dessus…

Mais j'espère sincèrement que tu me rappelleras quand tu liras cette carte bien trop petite pour contenir tout ce qui m'anime en cet instant.

Fiévreusement.
Joseph »
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