C'était un jour gris au col frileux. Un de ces jours de pluie malheureux. Les rues détrempées et jonchées de débris de verre, de tracts et d'imprimés artisanaux délavés, de poubelles renversées et de détritus épars, de galets lacrymogènes et de chaussures solitaires égarées dans la cohue. La manifestation de la veille avait laissé derrière elle le chaos d'un champ de bataille.
Là des cadavres d'automobiles calcinées, là des vitrines de boutiques éventrées, ici des traces de sang sur le mur, là-bas un squelette de barricades condamnant la rue Linang Fu. Les rares piétons dehors zigzaguaient en trottinant sous leurs parapluies. Personne ne s'attardait sur les lieux et tous ne regardaient que le bout de leurs pieds comme s'il fallait fermer les yeux sur les faits.
Les habitants avaient reçu l'ordre de rester chez eux devant la télévision et d'attendre de nouvelles instructions. Les agents de services avaient commencé à déblayer les voies de circulations mais le chantier était titanesque. L'armée était attendue en renfort d'ici demain mais pour l'instant, ce n'était que pluie de silence lavant les rues.
Lima se rendait à l'hôpital pour avoir des nouvelles de sa sœur qui n'était pas rentrée hier. Prise dans un mouvement de foule sous la charge des policiers en armures, elle était tombée et s'était fait piétiner. À terre, comme elle se débattait dans la confusion de la charge, les policiers l'avaient matraquée.
Lima ressemblait à une poupée marionnette sous son immense parapluie bleu ciel qui faisait d'elle une bulle de soleil sur fond gris. Un pixel de paradis. Elle filait et se faufilait en claquant de flaque en flaque en direction de l'hôpital.
Le hall de l'accueil était large, haut et spacieux. Il résonnait comme un hall de gare. Pour accéder aux visites, il était nécessaire de passer par un vestiaire pour s'équiper de protections et déposer ses affaires inutiles. Lima n'avait rien d'autre que sa carte d'accès dans les mains, rien dans les poches, juste un sac à dos pour le repas et un thermos de thé.
Tout à coup et tout en marchant le long d'un couloir immense, Lima s'aperçut qu'il lui manquait son parapluie. Elle s'arrêta net et fit immédiatement demi-tour. Il devait être resté à l'accueil… Ou peut-être posé dans la salle d'attente ? Lima n'en était pas sûre. Elle l'aimait beaucoup ce parapluie. Elle l'avait choisi et personnalisé elle-même. Elle trouvait ça très beau d'avoir un parapluie qui affiche grand soleil et ciel bleu justement parce qu'il pleut et que le ciel est gris comme la cendre.
Elle ne le trouva pas. Ni au bureau des enregistrements, ni au vestiaire, ni dans la salle d'attente. Lima éprouva un profond regret à l'idée d'avoir perdu son joli parapluie. Elle l'avait choisi grand et large pour pouvoir marcher à deux bien à l'abri.
Et tout à coup, un parapluie bleu ciel du paradis traversa le jardin latéral par les allées qui mènent à la sortie. Lima n'en revenait pas. C'était son parapluie qui partait au bras d'un inconnu.
« Mon parapluie ! »
Mais il était déjà loin. Impossible de lui courir après. Impossible d'appeler ou d'interpeller quelqu'un. Impossible, comme une fatalité. Son parapluie avait disparu au coin de la rue.
Shinjee était dans une chambre de six lits avec cloisons de rideaux bleus, murs blancs et combinaisons roses. Elle avait le visage rouge et tuméfié, un bandage sur le nez et des tuyaux d'assistance respiratoire. Le torse comprimé dans un corset d'époxy. Lima l'embrassa sur le front. « Ne t'inquiètes pas. Tu as juste besoin de te reposer. Il faut attendre… Je viendrai tous les jours. »
En repartant, elle pleurait silencieusement. Sans parapluie, sans capuchon, sans entrain. Elle mit 2h pour rentrer en marchant sous la pluie.
Officiellement, il ne se passait rien de très grave. L'armée déblayait les rues. Mais les journalistes indépendants titraient « La révolution des parapluies ». À l'étranger, on trouvait ça joli et presque romantique. Ici, c'était la saison de la mousson, personne ne sortait sans bottes ni parapluie.
Les parapluies étaient devenus des accessoires de camouflage qui permettaient de se soustraire à toutes les caméras de vidéo surveillance. La mousson était la saison propice pour une révolution. On pouvait circuler librement, se rencontrer et échanger sans risquer une descente de police. La pluie lavait les rebelles de tous soupçons.
Depuis dix jours, Lima rendait visite à sa sœur chaque après-midi. Par deux fois, elle avait aperçu passer au loin son parapluie au bras d'un inconnu qu'elle avait pu identifier comme étant un homme d'apparence plutôt jeune. Elle décida de l'attendre à sa prochaine visite pour lui demander de bien vouloir lui rendre son parapluie.
Ce jour-là, Lima avait vu arriver son parapluie par les fenêtres du deuxième étage. Elle se posta dans le corridor de la sortie ouest et attendit. Au bout d'une heure, peut-être plus, un jeune homme aux pas pressés et au visage grave et cerné apparut avec le parapluie de Lima plié sous son bras. Elle bondit de son siège et interpella l'inconnu.
« Monsieur, je m'appelle Lima et ce parapluie m'appartient. C'est écrit sur la poignée. »
Il resta figé et silencieux, tourna la poignée vers lui et lut l'inscription. Il poussa un grand soupir.
« Oui… Je suis désolé, sincèrement, il était posé tout seul… Et j'avais besoin d'un parapluie. »
« Vous m'étonnez ! Tout le monde a besoin d'un parapluie en cette saison ! Il ne vous est pas venu à l'idée que quelqu'un allait se retrouver sous la pluie ?! »
« C'est à dire que… J'avais posé le mien en échange justement. »
Il proposa de la raccompagner chez elle pour pouvoir profiter du parapluie au moins jusque là, et de le lui rendre une fois arrivé. Lima acquiesça.
Bien sûr, il pleuvait des cordes et le bruit de l'eau qui frappait la toile tendue au-dessus de leurs têtes était assourdissant. Ils marchaient vite et respiraient fort. C'est lui qui tenait le parapluie et qui donnait le pas. Ils zigzaguaient par les ruelles sans prononcer un mot.
Il s'appelait Yansu. Il faisait partie des opposants en rébellion contre le gouvernement. Il avait été obligé de déserter son appartement pour vivre clandestinement et éviter les rafles. Chaque visite à l'hôpital était pour lui un risque majeur d'arrestation.
Changer régulièrement de parapluie permettait de brouiller les pistes. Il en avait toute une panoplie cachée dans des points stratégiques pour pouvoir se déplacer à la surface en toute discrétion. Le reste du temps, il le passait dans des caves, des sous-sols et même parfois les égouts.
Lima commençait à avoir du mal à cacher son malaise. Elle avait lu, elle aussi, les articles de presse avant qu'ils ne soient censurés. Yansu devenait un témoignage direct de ce qu'elle ne pouvait pas voir, ni même imaginer. Il parla longtemps mais lentement et calmement. Lima l'écoutait sans trop poser de questions.
Puis Yansu cessa de parler et un grand silence emplit la chambre. L'averse s'octroyait une trêve. Tous deux restèrent ainsi, la tête baissée et les mains serrées sur leur bol de thé noir comme dans un recueillement profond. Le temps semblait s'être arrêté.
Lima lui dit qu'il pouvait rester. Elle proposa de préparer un repas qu'ils partageraient en attendant que la pluie revienne. Ils mangèrent sans plus parler d'autre chose que de Lima et de ses études. Il montra beaucoup d'intérêt à ce qu'elle lui racontait de sa vie. Cela leur redonna le sourire. Un sourire timide et fragile, mais une lueur d'espoir quand même.
La nuit s'annonçait sur les toits de la ville. Lima sentit son cœur se serrer à l'idée de le voir partir ainsi, alors qu'ils venaient tout juste de se lier d'amitié. Elle lui tendit son parapluie et lui dit de faire attention à lui.
« Tu n'as qu'à passer me chercher demain pour aller à l'hôpital ensemble… »
Ses convenances l'obligeaient à refuser son offre, mais les nécessités lui imposaient un compromis. En tout cas, le prétexte était honorable. Il accepta et repartit avec le parapluie bleu ciel de Lima et un sourire tendre que ses lèvres avaient presque oublié.