C'était un beau mariage par beau temps célébré en grande pompe au Château de Châbrale loué pour l'occasion par la famille de la mariée. Elle était la fille unique d'un couple d'aristocrates déclassés dont les traditions familiales persistaient dans l'illusion des grands fastes de la belle époque.
Dans les faits, Monsieur était retraité de l'aéronautique où il avait été PDG d'une usine métallurgique et Madame n'avait jamais travaillé. Ils étaient propriétaires d'une grande villa avec piscine et parc forestier d'un demi hectare clôturé. C'était tout ce qu'il restait du patrimoine seigneurial, ainsi qu'une grosse chevalière au blason d'or se transmettant de génération en génération comme un ultime trésor. Celle que Madame portait, chaque jour, avec orgueil.
Le grand domaine bâti d'une forteresse classée aux Monuments Historiques avait été vendu il y avait déjà deux générations.
« La ruine ou les ruines. »
Avait dit l'arrière-grand-père au Conseil de Famille qui avait décidé qu'il était plus sage de vendre et de répartir le capital. Car, entre les droits de succession de chacun, les impôts fonciers et l'entretien du Château, c'était bel et bien une ruine inéluctable qui s'annonçait.
La mariée était ravissante dans sa robe de créateur. Blanc ivoire, bustier de dentelle ancienne, jupe légère à godets. Ses cheveux châtains relevés en chignon délicat, quelques mèches folles libérées encadraient son visage aux grands yeux verts.
Le marié, lui, portait un costume trois pièces gris anthracite. Élégant, séduisant même, mais le sourire un peu trop calculé et les yeux un peu trop mobiles pour quelqu'un qui épouse l'amour de sa vie. Ses témoins, deux amis d'enfance reconvertis en associés, échangeaient des regards entendus entre deux verres de champagne.
C'est à la réception que le side-car fit son apparition. Une Royal Enfield Bullet ivoire, chromée de partout, un side-car assorti, ruban de tulle blanc noué sur la poignée gauche. La mariée poussa un cri de joie authentique, le premier de la journée. Elle adorait les motos depuis toujours. Son père le savait. Le side-car était son cadeau.
Le marié sourit. Un sourire parfait, calibré pour la photo. Mais derrière ce sourire, une mécanique froide calculait déjà. La villa. Le parc. La chevalière. Et maintenant ce bijou mécanique estimé à plus de vingt mille euros.
Il n'aimait pas les motos. Il n'aimait pas les vieilles choses. Il aimait ce qu'elles représentaient en termes de valeur de revente. Sa belle-mère l'avait deviné depuis le premier dîner. Mais sa fille était heureuse et ce bonheur-là lui coupait toute parole.
La nuit tomba sur le château. Les lampions s'allumèrent dans les frondaisons. L'orchestre reprit. Quelqu'un déboucha un vieux Armagnac. Et sur le gravier blanc de l'allée, la Royal Enfield veillait, immobile et magnifique, sous les étoiles.
Trois ans plus tard, lors du divorce, le marié réclama la moto dans le partage des biens. Ce fut la seule chose qu'il réclama avec acharnement. La mariée comprit alors ce qu'elle aurait dû voir depuis le début dans ses yeux trop mobiles.
Elle garda la moto. Et la chevalière. Et reprit son nom de jeune fille.
Le premier dimanche d'avril, elle enfila son blouson de cuir et mit le contact. Le moteur tressaillit, gronda, s'éveilla. Elle démarra dans l'allée de la villa sous le regard de sa mère qui lui fit, depuis la fenêtre, un signe de la chevalière d'or.